Christophe Basso, pôle « Connaissance locale de l’appareil productif » Guillaume Gaudron, pôle « Études économiques » de l’Action régionale Bernard Morel, département de l’Action régionale, Insee
Les villes ont un poids plus important en matière d’activité économique que de population : 77 % des emplois sont situés et 81 % des salaires versés dans les pôles urbains, qui ne regroupent que 61 % de la population. Les écarts de dimension sont très marqués : d’un côté, une trentaine de zones d’emploi de grande taille totalisent plus de la moitié de la masse salariale, de l’autre, les 120 plus petites zones regroupent moins de 10 % des emplois et des salaires. Spécialisation sectorielle et qualification de la main-d’œuvre, deux facteurs- clés de la compétitivité à l’échelle locale, sont aussi très inégalement réparties sur le territoire national, où se dégagent trois grands ensembles : dans de petites zones d’industrialisation ancienne, la spécialisation est forte et la qualification le plus souvent faible ; dans les métropoles régionales, l’économie est diversifiée et la main-d’œuvre qualifiée ; dans les zones les plus orientées vers les secteurs à forte valeur ajoutée des services aux entreprises, en particulier en Île-de-France, la spécialisation est forte et l’emploi très qualifié.
Pour rendre compte des différentes logiques de localisation des emplois et des salaires sur le territoire, les activités ont été réparties en trois sphères. La sphère « productive » regroupe essentiellement l’industrie, le secteur de l’énergie, les services aux entreprises, le transport de marchandises, le commerce de gros. Dans cet ensemble d’activités orientées vers les marchés extérieurs, ce sont d’abord les choix des entreprises qui déterminent la localisation de l’emploi. La sphère de « l’économie résidentielle » contient principalement les services aux particuliers, la construction, la santé, l’action sociale, le commerce de détail, les activités financières et le transport de voyageurs. Pour ces activités de proximité, l’emploi suit la population. Enfin, la sphère « publique » regroupe les emplois relevant des trois fonctions publiques : d’État, territoriale et hospitalière. Leur répartition spatiale renvoie directement à l’organisation administrative du territoire.
Les emplois dans l’agriculture ne sont pas pris en compte dans la source utilisée.
Avec 37 % des emplois, la sphère «productive» concentre 43 % des rémunérations. Cet écart substantiel s’explique par le fait que les services aux entreprises, et plus particulièrement les activités de conseils et d’assistance, offrent des rémunérations plus importantes que les autres secteurs d’activité. Les fortes qualifications requises pour ces prestations intellectuelles, par exemple dans les activités informatiques, se traduisent par des salaires moyens élevés. À l’inverse, « l’économie résidentielle » emploie 40 % des salariés dont la rémunération ne représente que 35 % de la masse salariale totale. Cela est essentiellement lié à l’importance du temps partiel et à la moindre qualification des emplois . Dans le commerce de détail ou encore l’action sociale, le temps partiel est particulièrement développé. Dans le bâtiment, les emplois peu qualifiés font baisser la rémunération moyenne, tout comme dans les hôtels et restaurants, même si dans ce cas, le caractère saisonnier de l’activité a aussi une influence (tableau 1).
| Source : Insee-CLAP 2004. | |||||||
| Emplois au 31/12 en % | Masse salariale en % | ||||||
|---|---|---|---|---|---|---|---|
| Sphère « productive » dont : | 36,9 | 43,1 | |||||
| Services aux entreprises | 11,5 | 15,4 | |||||
| Industrie des biens intermédiaires | 6,4 | 6,6 | |||||
| Industrie des biens d’équipement | 3,6 | 4,3 | |||||
| Industrie des biens de consommation | 3,0 | 3,3 | |||||
| Industrie automobile | 1,3 | 1,5 | |||||
| Activités immobilières | 0,2 | 0,2 | |||||
| Sphère « économie résidentielle » dont : | 40,4 | 35,3 | |||||
| Éducation, santé, action sociale | 7,4 | 5,3 | |||||
| Services aux particuliers | 5,8 | 4,1 | |||||
| Sphère « publique » dont : | 22,7 | 21,6 | |||||
| Éducation, santé, action sociale | 12,2 | 12,2 | |||||
| Administration | 10,1 | 9,2 | |||||
| Total | 100,0 | 100,0 | |||||
Le poids de la sphère productive est le plus important au nord de la Loire et dans le couloir rhodanien. Les zones dont le développement industriel est le plus ancien conservent en effet une économie marquée par l’ouverture aux marchés extérieurs. Cette prédominance de l’appareil productif s’explique par des caractéristiques locales plus ou moins anciennes : la présence de l’industrie agroalimentaire dans les Pays de la Loire, de l’automobile en Bretagne et en Franche-Comté, des industries des biens d’équipement en Normandie, des biens intermédiaires en Lorraine, ou encore, dans le sud, de l’aéronautique dans l’agglomération toulousaine, et de l’énergie dans la zone de Lacq (carte 1), (carte 2), (carte 3).
L’économie résidentielle est, relativement aux autres secteurs, plus développée au sud et à l’ouest, avec quelques exceptions comme la Champagne ou le sillon lorrain. Sa prédominance est en général plus marquée dans certains espaces ruraux, le littoral méditerranéen et atlantique, ainsi qu’en montagne (Alpes, Pyrénées et Massif Central). Les activités liées au tourisme sont le plus souvent très présentes dans ces zones, qui comptent près de la moitié des 40 zones d’emploi où l’activité hôtelière est la plus implantée. En outre, ces territoires attirent des populations âgées, nombreuses à choisir, au moment de leur retraite, de s’éloigner des pôles d’emploi de forte densité pour bénéficier d’un meilleur cadre de vie. Ceci renforce aussi le besoin de services à la personne.
Le poids relatif de la sphère « publique » dans l’activité salariée est plus important autour d’une diagonale qui va du nord-est au sud-ouest, caractéristique des territoires de moindre densité démographique. C’est le cas en particulier dans le Massif Central, les Pyrénées centrales, les Alpes ou la Corse. Elle apparaît aussi relativement plus présente dans certaines zones plus denses, dans le Nord - Pas-de-Calais moins résidentiel, et le long du littoral méditerranéen moins orienté vers la sphère « productive ».
La répartition spatiale de la richesse représentée par la masse salariale est fortement polarisée par le monde urbain. Les villes (pôles urbains) concentrent l’essentiel de l’activité économique avec 81 % de la masse salariale, alors qu’elles ne regroupent que 61 % de la population. Leur poids est moindre en terme d’emplois (77 % de l’effectif salarié). Les villes concentrent aussi davantage les emplois les plus qualifiés, et donc des rémunérations moyennes par poste en général plus élevées qu’ailleurs sur le territoire (tableau 2).
| Source : Insee-CLAP 2004. | |||||||||
| Espace urbain | Espace rural | Total | |||||||
|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|
| Pôles urbains | Couronnes péri- urbaines | Communes multi- polarisées | Total urbain | Pôles d’emploi | Couronnes des pôles d’emploi | Autres communes rurales | Total rural | ||
| Emplois (en millions) | 16,97 | 1,81 | 0,54 | 19,32 | 1,20 | 0,03 | 1,36 | 2,59 | 21,90 |
| Répartition des emplois selon le type d'espace (%) | 77 | 9 | 2 | 88 | 6 | – | 6 | 12 | 100 |
| Sphère « productive » | 36 | 43 | 44 | 36 | 40 | ns | 38 | 39 | 37 |
| Sphère « résidentielle » | 41 | 38 | 36 | 41 | 37 | ns | 40 | 39 | 40 |
| Sphère « publique » | 23 | 18 | 20 | 23 | 23 | ns | 22 | 22 | 23 |
| Total | 100 | 100 | 100 | 100 | 100 | 100 | 100 | 100 | |
| Salaires (en milliards d’euros) | 466,7 | 40 | 11,6 | 518,3 | 26,6 | 0,5 | 26,7 | 53,8 | 572,1 |
| Répartition des salaires selon le type d'espace (%) | 81 | 7 | 2 | 90 | 5 | – | 5 | 10 | 100 |
| Sphère « productive » | 43 | 52 | 53 | 44 | 47 | ns | 46 | 47 | 45 |
| Sphère « résidentielle » | 35 | 32 | 30 | 35 | 30 | ns | 34 | 32 | 34 |
| Sphère « publique » | 22 | 16 | 17 | 21 | 23 | ns | 20 | 21 | 21 |
| Total | 100 | 100 | 100 | 100 | 100 | 100 | 100 | 100 | |
Au sein même de l’espace urbain, les centres s’opposent aux périphéries. Les emplois de la sphère « productive » sont davantage situés dans les périphéries, au point même qu’ils représentent plus de la moitié des salaires versés dans les couronnes périurbaines (52 %) et dans ces espaces à l’interface de l’urbain et du rural que constituent les communes multipolarisées (53 %). Inversement la part relative de la sphère « publique » est la plus élevée dans les pôles urbains, où sont plus souvent implantés les services administratifs et les établissements publics d’éducation et de santé.
Par ailleurs, les pôles d’emploi des zones rurales se caractérisent par une économie plus tournée vers la sphère «productive» que les pôles urbains, avec 40 % des emplois contre 36 %. L’emploi de la sphère de l’« économie résidentielle » y est par contre moins représenté, l’emploi public restant dans une proportion comparable.
30 zones d’emploi, sur un total de 348 et 4 DOM, concentrent 51 % des salaires versés, dont la moitié pour la seule Île-de-France, et 46 % des emplois ; cette concentration spatiale vaut également au sein de chaque sphère d’activité où les zones d’emploi se retrouvent quasiment dans le même ordre. Ces zones d’emploi les plus importantes par leur volume d’activités se situent pour l’essentiel soit dans l’agglomération parisienne, soit dans les métropoles régionales avec des profils d’activité très différents (graphique 1).
L’économie des métropoles régionales est dans l’ensemble diversifiée, avec une présence équilibrée des trois sphères d’activité. Les administrations y sont plus présentes qu’ailleurs, tout comme les centres de décision des entreprises.
La dimension de métropole mondiale de l’Île-de-France s’affirme ici par la présence de grandes zones d’emploi avec un haut degré de spécialisation, surtout dans les secteurs à forte valeur ajoutée comme les services aux entreprises. Paris est caractérisée par des activités d’intermédiation financière et de conseil et assistance juridique et comptable ; la zone de Nanterre est également orientée vers la sphère financière, mais aussi vers les activités informatiques, ou encore l’administration d’entreprises, en raison de la présence de nombreux sièges sociaux. Le commerce de gros est très implanté dans la zone d’emplois de Versailles, les activités informatiques dans celle de Boulogne. Enfin, la zone d’Orly est, sans surprise, spécialisée dans le transport, mais également dans le commerce de gros.
Certaines zones sont parmi les plus importantes dans une seule des trois sphères, comme Vitry-sur-Seine en tant que gros pourvoyeur d’emplois de la sphère «productive» (commerce de gros), ou la Guadeloupe et la Martinique pour la sphère « publique ».
Graphique 1 - Part des 30 plus grandes zones d'emploi dans les trois sphères
Source : Insee-CLAP 2004.
À l’opposé, les 120 plus petites zones d’emploi ne pèsent que 9 % des rémunérations pour 10 % des emplois. Elles sont localisées dans le centre de la France et dans des zones de montagne. Pour ces zones, l’analyse est rendue difficile par l’absence de l’emploi agricole dans la source utilisée. Néanmoins ces zones d’emploi sont pour la plupart très spécialisées, que ce soit dans une activité de la sphère « productive » ou dans une activité de l’« économie résidentielle » (comme le tourisme en montagne). Cependant, 10 % des petites zones d’emploi ont une économie locale diversifiée. Elles se situent principalement en PACA, avec Apt, Brignoles, Manosque et Salon de Provence ; en Picardie, avec Abbeville et Château-Thierry ; en région Centre, avec Loches et Argenton sur Creuse et enfin en Île-de-France où Nemours et Coulommiers font figure d’exceptions (graphique 2).
Graphique 2 - Taille moyenne des zones d'emploi en fonction de leur degré de spécialisation
Source : Insee-CLAP 2004.
En dehors de l’Île-de-France, la part de l’emploi qualifié diminue lorsque la spécialisation des zones d’emploi s’accentue. Cette relation illustre le contraste au sein de l’espace national entre deux types de zones d’emploi : celles qui conjuguent diversité de leur tissu économique et qualification élevée de leur main-d’œuvre, et celles plus exposées à la concurrence internationale où dominent des activités spécialisées et faiblement qualifiées. La région Île-de-France se distingue en présentant de nombreuses zones à la fois spécialisées et très qualifiées, en raison de son orientation vers les secteurs de l’économie à forte valeur ajoutée (graphique 3).
Graphique 3 - Part de l'emploi qualifié de la sphère «productive» en fonction de la spécialisation des zones d'emploi
Source : Insee-CLAP 2004.
La qualification de l’emploi est aujourd’hui un atout décisif dans la concurrence internationale à laquelle sont exposées les activités de la sphère « productive ». La répartition spatiale des zones où la qualification des emplois de la sphère « productive » est la plus élevée s’étend très au-delà de la région capitale. Ces territoires à fort potentiel économique sont en effet présents dans chaque région, centrés sur les principales métropoles régionales, le long de grands bassins fluviaux ou en bordure du littoral (carte 4).
Un nouveau dispositif de Connaissance locale de l’appareil productif (Clap) permet de suivre désormais chaque année, par activité détaillée, les profils d’emplois et de salaires des zones d’emploi. Ce dispositif s’appuie sur plusieurs sources administratives dont il fait la synthèse, principalement les URSSAF et les Déclarations annuelles de données sociales (DADS).
Quelle que soit la région, Clap fournit une information homogène sur la localisation des établissements, l’emploi et la masse des rémunérations versées pour le croisement zone d’emploi - nomenclature de synthèse économique en 114 postes. La source Clap est destinée à l’analyse économique localisée du facteur travail : c’est pourquoi on évalue le nombre de postes de travail des établissements implantés dans une zone et la masse salariale qu’ils versent. Clap ne se substitue donc pas aux estimations d’emploi réalisées par ailleurs par l’Insee qui privilégient l’évaluation du nombre de personnes ayant un emploi sur une zone.
Le champ sur lequel s’appuie cette étude couvre l’ensemble de l’emploi salarié, hormis les emplois domestiques et, pour des raisons de qualité d’information, l’agriculture et la défense. Les non-salariés, comme les artisans et les professions libérales, ne sont donc pas comptabilisés.

Insee Première N°1100 - septembre 2006
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